Réflexions sur l'actualité
Citations choisies dans les oeuvres de Frithjof Schuon

Les guerres entre tribus
La cause de la souffrance
Le voilement des femmes dans certains pays islamiques
Sacralisation de la féminité chez les Musulmans authentiques
Le droit du plus fort?
Le patriotisme
Quand deux religions doivent se côtoyer
La religio perennis
Le prince des ténèbres et les religions

 

Le prince des ténèbres et les religions

"Autrefois, le prince des ténèbres combattait les religions surtout de l'extérieur, abstraction faite de la nature pécheresse des hommes; à notre époque, il ajoute à cette lutte un stratagème nouveau, du moins quant à l'accentuation, lequel consiste à s'emparer des religions de l'intérieur, et il y a largement réussi, dans le monde de l'Islam aussi bien que dans les mondes du Judaïsme et du Christianisme. Cela ne lui est même pas difficile, -- la ruse serait presque un luxe inutile, -- étant donné le prodigieux manque de discernement qui caractérise l'humanité de notre époque ; une humanité qui tend de plus en plus à remplacer l'intelligence par la psychologie et l'objectif par le subjectif, voire la vérité par "notre temps". [Christianisme et Islam, Visions d'Oecuménisme ésotérique, p. 78].

Les guerres entre tribus

"Un des abus les plus répandus de la perspective sacrificielle est la guerre intertribale permanente chez les peuplades dites primitives, et aussi chez les castes guerrières des civilisations citadines. Bien entendu, si les Peaux-Rouges par exemple, sont à peu près toujours sur le sentier de la guerre, c'est a priori par une sorte de réalisme à la fois spirituel et écologique : l'idée fondamentale, c'est que sans l'épreuve permanente, la société dégénère ; ce qui est vrai pour une société de kshatriyas, comme diraient les Hindous, mais non pour une société de brâhmanas(1). Si la grande majorité d'une collectivité humaine était composée d'hommes intellectuellement et sprirituellement très supérieurs -- qui portent le sacrifice ou la victoire en eux-mêmes -- la guerre endémique ne serait ni utile ni à plus forte raison nécessaire ; mais de telles sociétés n'existent plus, et par conséquent -- la Bhagavadgîtâ en témoigne -- la lutte entre héros est un bien au point de vue de l'éducation caractérielle. N'empêche que les luttes continuelles entre tribus comportent incontestablement des éléments abusifs, conformément aux tendances générales de l' "âge de fer".(2) [La transfiguration de l'homme, p. 92-93]

(1) Rappelons que le kshatriya est l'homme d'action, intelligent mais passionnel, et en tout cas noble de caractère, tandis que le brâhmana est essentiellement l'intellectif et le contemplatif, donc aussi l'homme paisible sans faiblesse.

(2) À l'origine, les guerres entre tribus peaux-rouges -- selon un historien -- ne furent que des "tournois un peu sanglants". La même remarque peut s'appliquer aux Bédouins, dont les habitudes guerrières étaient d'ailleurs notoirement généreuses : il était exclu qu'on touche une femme dans le camp ennemi, et on ne pouvait enlever des ustensiles indispensables pour la survie dans le désert.

 

Le voilement des femmes dans certains pays islamiques

"Un exemple de formalisme excessif -- et de conventionalisme proprement superstitieux -- nous est offert par certains vêtements de la femme musulmane : il y a en Inde islamique des voilements qui ont quelque chose de proprement sinistre -- on dirait des prisons ambulantes ou des spectres -- ce qui est pour le moins contre nature, et ce qui prouve à quel point l'esprit exotériste peut être pédant, aveugle et recroquevillé ; par contre, le voile de la femme marocaine est moralement et esthétiquement plausible, c'est pour ainsi dire "un point de vue comme un autre". La femme berbère du Maghreb ne porte pas de voile -- il convient de le rappeler ici -- et de même pour bien des Musulmanes de race noire et jaune, sans parler d'autres exemples difficiles à cataloguer ; ce qui montre que cette coutume vestimentaire n'a rien d'essentiel au point de vue de la Loi.(1)" [Approches du phénomène religieux, p.38]

(1) La prescription de "cacher les charmes" permet bien des interprétations, y compris les plus paradoxales puisque la pudeur se concentre parfois sur le seul visage.

 

Sacralisation de la féminité chez les Musulmans authentiques

"L'Islam, et le Prophète en premier lieu, a sacralisé la féminité, sur la base d'une métaphysique de la déiformité ; le secret qui entoure la femme, et que symbolise le voile, correspond fondamentalement à une intention de sacralisation. La femme incarne pour le Musulman deux pôles, à part sa fonction simplement biologique et sociale, à savoir l' "extinction" unitive et la "générosité", et ce sont là, au point de vue spirituel, deux façons de vaincre l'esprit profane, fait d'extériorité, de dispersion, d'égoïsme, de durcissement et d'ennui. La noblesse d'âme que procure, ou peut procurer, cette interprétation ou mise en valeur de l'élément féminin, loin de n'être qu'un idéal abstrait, est parfaitement discernable chez les Musulmans représentatifs, c'est-à-dire chez ceux qui se trouvent encore enracinés dans l'Islam authentique (1)."

(1) C'est toujours celui-ci que nous avons en vue, et non des soi-disant "renouveaux" qui combinent monstrueusement un formalisme musulman avec des idéologies et tendances modernistes.

 

Le droit du plus fort?

"Que les forts attaquent les faibles, c'est un mal parfois inévitable et même à certains égards une loi naturelle, à condition toutefois que les moyens ne violent pas les normes de la nature comme c'est le cas dans les guerres mécanisées, et que la force ne serve pas des idées intrinsèquement fausses, ce qui serait une anomalie de plus (1) ; mais que les forts écrasent les faibles au moyen d'une hypocrisie intéressée et des bassesses qui en résultent, cela n'est ni naturel ni inévitable, et il est gratuit et même infame de mettre sur le compte de la "sensiblerie" toute opinion qui condamne ces méthodes ; le "réalisme" politique peut justifier les violences, jamais les vilénies." [La transfiguration de l'homme, p. 28]

(1) C'est donc surtout aux guerres tribales ou féodales que nous pensons, ou encore aux guerres d'expansion des civilisations traditionnelles. D'aucuns objecteront qu'il y a toujours eu des machines et qu'un arc n'est pas autre chose, ce qui est aussi faux que de prétendre qu'un cercle est une sphère ou qu'un dessin est une statue. Il y a là une différence de dimensions dont les causes sont profondes et non quantitatives.

 

Le patriotisme

"Le patriotisme profane mêlé indûment à la religion est un luxe d'autant plus inutile qu'il se substitue au patriotisme normal, et d'autant plus pernicieux qu'il ruine le prestige de la religion. Il y a là deux religions qui se confondent en fait, l'une vraie et l'autre fausse, et cela explique sans doute en partie le peu d'empressement que montre le Ciel à venir au secours d'une tradition que ses fidèles eux-mêmes ont déjà trahie de plusieurs manières." [La transfiguration de l'homme, p. 39]

 

Quand deux religions doivent se côtoyer

"Quand deux religions doivent se côtoyer, comme dans l'Inde, ou comme en Palestine au temps des croisades, il se produit deux choses : d'une part un raidissement du côté de la religion formelle, et d'autre part un assouplissement et une certaine interpénétration du côté de la spiritualité ; il est vrai que les religions se côtoyent partout, mais nous avons en vue des cas où l'antagonisme est virulent, et non émoussé par l'habitude et l'indifférence.

Une vérité cruciale qui se dégage de ces côtoiements et de ces réciprocités est la suivante : dès lors que l'homme a saisi la validité d'une religion autre que la sienne -- et cette compréhension est fonction de l'expérience concrète autant que de l'intuition intellectuelle -- Dieu ne peut pas ne pas tenir compte de l'élargissement de la perspective spirituelle de cet homme, ni de la conscience qu'aura cet homme de la relativité des formes en tant que telles ; Dieu n'aura donc absolument pas les mêmes exigences qu'il a vis-à-vis des croyants totalement enfermés dans le système formel de leur religion, mais il aura en même temps de nouvelles exigences. La connaissance n'est pas un cadeau qui n'engage à rien, car toute science a son prix, le "moins" du côté de la religion formelle doit être compensé par un "plus" du côté de la religion informelle, laquelle coïncide avec la sophia perennis." [Approches du phénomène religieux, p. 40-41]

 

La cause de la souffrance

Selon la conviction unanime de l'ancienne Chrétienté et de toutes les autres humanités traditionnelles, la cause de la souffrance dans le monde est la déchéance de l'homme et non un simple manque de science et d'organisation. Nul progrès ni nulle tyrannie ne viendra jamais à bout de la souffrance ; seule la sainteté de tous y parviendrait dans une certaine mesure, s'il était possible de la réaliser et de transformer ainsi le monde en une communauté de contemplatifs et en un nouveau Paradis terrestre. Ce n'est pas à dire, assurément, que l'homme ne doive pas, conformément à sa nature et au simple bon sens, chercher à vaincre les maux qui se présentent dans sa vie ; pour cela, il n'a besoin d'aucune injonction divine ni humaine.

Mais chercher à établir dans un pays un relatif bien-être en vue de Dieu est une chose, et chercher à réaliser le bonheur parfait sur terre et en dehors de Dieu en est une autre ; ce second but est voué d'avance à l'échec, précisément parce que l'élimination durable de nos misères est fonction de notre conformité à la Nature divine, ou à notre fixation dans le "royaume de Dieu qui est au-dedans de vous". Tant que les hommes n'auront pas réalisé l' "intériorité" sanctifiante, l'abolition des épreuves terrestres est non seulement impossible, elle n'est même pas désirable ; car le pécheur -- l'homme "extériorisé" -- a besoin de souffrance pour expier ses fautes et s'arracher au péché, ou pour échapper à l' "extériorité" dont le péché dérive.(1)

Au point de vue spirituel, qui seul tient compte de la vraie cause de nos calamités, le mal est, non par définition ce qui fait souffrir, mais ce qui, même avec un maximum de confort ou d'agrément, ou de "justice" si l'on veut, frustre un maximum d'âmes de leurs fons dernières." [L'ésotérisme comme Principe et comme Voie, p. 151].

(1) C'est de cette idée que découle l'obligation, dans la plupart des peuplades archaïques, d'être guerrier, donc de risquer continuellement sa vie sur les champs de bataille ; la même perspective se retrouve dans les castes guerrières de tous les grands peuples. Sans les vertus héroïques, pense-t-on, l'homme déchoit et la société entière dégénère ; le seul homme qui échappe à cette contrainte est éventuellement le saint, ce qui revient à dire que si tous les hommes étaient des contemplatifs, la dure loi de l'héroïsme collectif ne serait pas nécessaire.

La religio perennis

L'ésotérisme, avec ses trois dimensions de discernement métaphysique, de concentration mystique et de conformité morale, comporte en dernière analyse les seules choses que le Ciel exige d'une façon absolue, toutes les autres exigences étant relatives et partant plus ou moins conditionnelles. La preuve en est qu'un homme qui n'aurait plus que quelques instants à vivre ne pourrait plus faire autre chose que, premièrement : de regarder vers Dieu avec l'intelligence ; deuxièmement : d'appeler Dieu avec la volonté ; troisièmement : d'aimer Dieu avec toute l'âme, et de réaliser en l'aimant toute vertu possible. On pourrait s'étonner de cette coïncidence entre ce qui est le plus élémentairement humain et ce qui appartient quintessentiellement à la plus haute sagesse, mais ce qui est le plus simple retrace précisément ce qui est le plus élevé ; extremitates aequalitates, "les extrêmes se touchent"." [Approches du phénomène religieux, p. 40-41].

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